La Suisse a enfin une stratégie numérique. Le Conseil fédéral a présenté mercredi 20 avril, son plan d’action, sobrement intitulé « Suisse numérique ». Des objectifs ambitieux et une excellente synthèse des enjeux à venir. Les bonnes nouvelles n’arrivant jamais seules, le Conseil national ajoute ce lundi au programme de législature un chapitre entier consacré à l’économie numérique. Moralité : Berne a enfin pris conscience des défis qui l’attendent. Mais il y a du travail, et de nombreuses interrogations, voire des doutes sur la faisabilité du programme numérique suisse. Car, à côté des beaux discours, nous prenons à Berne des décisions radicalement opposées à ces objectifs. Explications.

Prenons d’abord un peu de hauteur : à quoi doit servir une stratégie numérique ? Elle doit apporter des réponses concrètes aux défis à venir. Nous abordons une révolution industrielle, la numérisation transforme radicalement nos modes de production et nos modes de vie. Concrètement, cela va se traduire par la disparation de millions d’emplois dans le monde. Pour faire court, les métiers répétitifs à faible valeur ajoutée disparaitront au profit de postes à forte qualification scientifique. Pour donner à la Suisse une place dans ce monde nouveau, et assurer le renouvellement de notre tissu économique, nous devons donc produire ces métiers à forte qualification scientifique. Cela passe par deux axes : 1) renforcer notre système de formation ; 2) encourager la création d’entreprises fondées sur la science.

Premier axe, la formation. Nous devons agir à tous les niveaux. En commençant par renforcer l’enseignement de disciplines scientifiques, informatiques, et mathématiques dès l’école primaire. Et nous devons également renforcer les locomotives de notre place scientifique, les Ecoles polytechniques fédérales. Le plan d’action du Conseil fédéral mentionne explicitement le rôle central joué par les EPF. Tout le monde semble d’accord sur ce point. A un détail près : en parallèle, Berne veut tailler dans la formation. Et, au cœur du programme d’économies, les EPF sont une cible prioritaire. D’un côté, on leur demande de former les cerveaux de la Suisse de demain, et d’en former plus dans de nouvelles disciplines comme les « data sciences » ou la médecine personnalisée ; et de l’autre on leur demande d’économiser, créant de l’insécurité financière. Entre les belles intentions du gouvernement pour la Suisse numérique et ses priorités budgétaires, il y a une flagrante contradiction, doublée d’une sévère schizophrénie politique.

Deuxième domaine prioritaire pour la Suisse numérique, la création d’entreprises fondées sur la recherche scientifique et le transfert de technologies. Car la création de nouveaux métiers passe par la création d’entreprises dans ces nouveaux secteurs. Nous devons les encourager, en simplifiant la vie des entrepreneurs. Moins de charges inutiles, moins de bureaucratie. Nous devons faciliter la création de ces entreprises, en commençant par le nerf de la guerre : l’accès au capital. C’est ce qui manque aujourd’hui en Suisse. Sans un gros effort pour doper le capital-risque, notamment fiscalement, tous nos beaux discours sur la Suisse numérique seront vains. Notre pays ne pourra explorer de nouveaux marchés et de nouveaux métiers que quand il aura sensiblement augmenté ses investissements dans l’avenir (publics et privés). S’il ne le fait pas, nos PME scientifiques partiront. A l’image de Biocartis en Belgique, et bientôt G-Therapeutics aux Pays-Bas (lire LT du 19 avril). Le capital-risque est le nerf de la guerre de la Suisse numérique. Or, combien de fois le mot apparaît-il dans le plan d’action du gouvernement ? Zéro. Et, pendant ce temps, le Département des finances s’oppose à tout projet pour encourager fiscalement les investissements, tandis que le projet que nous avons adopté au Parlement pour la création d’un Fonds suisse pour l’avenir s’enlise dans les tiroirs du Conseil fédéral. Schizophrénie, encore.

Pour que le programme numérique fasse sens, l’Etat doit investir dans l’avenir, et encourager l’investissement privé. Ce qui n’est pas vraiment dans l’air du temps, à Berne. Et le groupe de coordination risque peu de changer les choses : il est composé de huit membres, représentants les sept départements fédéraux et la chancellerie. Ils ne proposeront pas plus de dépenses qu’aujourd’hui. En outre, ce sont autant de forces qui risquent de s’annuler : le groupe existe d’ailleurs depuis quatre ans déjà, et a brillé, dans le passé, par son invisibilité. Pour cause, essentiellement, de luttes de pouvoir entre des départements réticents à partager leurs dossiers. Il faudrait une personnalité forte à sa tête, avec une vision politique pour faire avancer des projets ambitieux transversaux. Aujourd’hui, le groupe est formellement piloté par l’Office fédéral de la communication. Un héritage historique de ce qu’on appelait la « société de l’information ». Or, nous sommes aujourd’hui bien au delà de la circulation de l’information. La Suisse numérique n’est pas qu’une affaire d’infrastructures et de tuyaux. Pour être efficace, au vu des enjeux transversaux de cette révolution industrielle, nous devons repenser notre organisation gouvernementale, et l’adapter à la révolution en cours, une révolution transversale. Un homme, ou une femme doit avoir cette vision d’ensemble gouvernementale. Un secrétaire d’Etat au numérique.

En résumé, le plan d’action est une excellente nouvelle. Et dans l’ensemble, les propositions sont bonnes. Mais il doit être complété, doté d’un vrai chef, et suivi d’effets concrets. Le programme du Conseil fédéral est un bon premier pas, il fallait le mettre en place. Rendons-le performant. Pour que le groupe de coordination « Suisse numérique » ne soit pas qu’un lieu de schizophrénie politique et de séances stériles, mais un terrain de décisions courageuses. Des investissements pour l’avenir, avec le soutien actif du Parlement. Et cela, nous en sommes encore loin.

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Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

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