C’est un étrange paradoxe : la Suisse est un pays riche qui manque de capital-risque. Un pays riche qui n’investit pas. Des centaines de milliards de francs dorment dans l’épargne. Le budget de la Confédération est en surplus depuis des années. Et pourtant, comme le constatent les entrepreneurs, investisseurs et économistes (comme Henri Meier, Stéphane Garelli, et Jurgi Camblong, lire ci-contre), notre pays est en panne d’investissements. Et tout spécialement dans des domaines d’avenir comme les technologies de pointe et les start-up. Le renouvellement de notre tissu économique est pourtant en jeu. Notre avenir et notre prospérité, en somme.

Plus inquiétant : la classe politique ne donne aucun signe de réaction, au delà de discussions pour la galerie, comme le débat d’actualité hier au Conseil national. Les rares propositions de réaction sont au point mort. Le Parlement a par exemple adopté il y a 18 mois une motion demandant de soutenir la création d’un « Fonds suisse pour l’avenir » alimenté par les caisses de pension, une idée d’Henri Meier. 18 mois, et il ne se passe toujours rien. J’ai demandé au Conseil fédéral où en étaient ses travaux. Réponse lundi dernier : un groupe de travail nous dira d’ici l’été « si et comment un fonds privé orienté vers le futur » est envisageable. « Si et comment ». En clair, le Parlement risque d’avoir attendu deux ans pour que le Conseil fédéral réponde : « Ben, en fait, on ne sait pas trop ».

Ceci n’est pas de bon augure. J’ai déposé hier une interpellation pour rappeler au Conseil fédéral que nous ne lui demandions en l’occurrence pas son avis. Cette étape est déjà passée. La motion le charge de « modifier les dispositions légales pour investir dans des placements à long terme porteurs d’avenir ». Le groupe de travail doit aujourd’hui nous proposer des pistes. Et il y a urgence : des centaines de millions d’épargne partent en fumée depuis des mois sur des marchés boursiers aux abois. Les obligations ne rapportent rien, les rendements sont nuls et les caisses ne savent plus quoi faire de leur argent. Nous pourrions investir dans l’avenir du pays et assurer un rendement aux placements de nos retraites. Nous préférons visiblement perdre cet argent et ne rien faire.

Le malaise est profond. Au delà de ce cas précis, nous avons un problème culturel. L’Etat fédéral ne veut pas être un acteur du développement économique. Il ne fait donc rien pour la croissance. Pire, comme le soulignait récemment Charles Wyplosz dans le Temps, « la Confédération freine la croissance ». En période de difficultés, explique l’économiste, « le gouvernement devrait accroître temporairement ses dépenses pour suppléer à la demande privée déficiente, essentiellement les exportations vers l’Europe et les pays émergents. Or la Confédération dépense en général moins que ses revenus. Autrement dit, loin de soutenir l’activité, la Confédération freine la croissance ». Pire : nous lançons un programme d’économies, pénalisant doublement le pays. Encore pire : le programme d’économie vise la matière première suisse, garante de notre prospérité à long terme : la formation. Sans parler du fait que, en nous suradaptant à notre rôle de premier de la classe budgétaire, nous contribuons au renforcement du franc et pénalisons donc triplement l’économie. En résumé : nous faisons tout faux.

Et pourtant, des pistes existent. Une banque d’investissement, un fonds souverain, ou le « Fonds suisse pour l’avenir ». Des solutions compatibles avec nos principes sacro-saints de subsidiarité de l’Etat et de rigueur budgétaire. Le « Fonds suisse pour l’avenir » en est le meilleur exemple. Alimenté par des fonds privés, il permet à l’Etat de rester en retrait. Nous pouvons d’ailleurs faire des propositions concrètes, en attendant le rapport du Conseil fédéral : l’une d’entre elle passe, par exemple, par un cautionnement. La Confédération pourrait ainsi proposer une garantie de perte aux caisses qui engagent les 200 premiers millions. En complément, 300 millions viendraient de l’économie privée et du fonds d’investissement européen. Nous aurions ainsi un projet public – privé, un fonds de fonds de capital-risque conséquent de 500 millions de francs, assez solide pour investir de manière diversifiée et durable, sur le long terme, réduisant ainsi les risques de perte au maximum. Afin d’assurer, à terme, un bon rendement aux caisses, tout en soutenant l’avenir économique de la Suisse.

On entend dire que le marché n’existe pas pour un fonds de cette ampleur. C’est précisément l’enjeu de l’opération : nous devons créer ce marché. En lançant le « Fonds suisse pour l’avenir », nous attirerons du capital-risque, et donc des entrepreneurs, des projets, des start-up. Ce sera la naissance d’un écosystème qui peine à émerger. Car aujourd’hui, cet écosystème n’existe pas en Suisse. La Suisse est certes bien positionnée dans le domaine de l’innovation grâce à son excellent système de formation, sa stabilité politique et économique, les milliards investis dans la recherche par les multinationales et leurs brevets. Mais la Suisse n’est, en fait, pas la championne du monde de l’innovation. Elle n’a pas les start-up qui lui permettraient de rivaliser avec San Francisco, Tel Aviv ou Londres. Pour l’instant. Elle peut y arriver un jour. Pour peu qu’elle s’en donne les moyens. Nous en sommes loin.

Le « Fonds suisse pour l’avenir », ou une banque d’investissement : des solutions simples et cohérentes s’offrent à nous. Mais peut-être arrivent-t-elles trop tôt. Peut-être l’économie suisse se porte-t-elle encore trop bien. Peut-être faudra-t-il attendre des plans de licenciements massifs pour que la Suisse réagisse. Mais peut-être, alors, sera-t-il trop tard.


Par Fathi Derder, Le Temps 16.03.2016

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Fathi Derder

Conseiller national depuis décembre 2011, réélu en 2015, Fathi Derder (45 ans) est membre de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture. Il y défend une politique d’innovation active, et des conditions-cadres encourageant la recherche et le transfert technologique. Fathi Derder préside en outre l’association Le Réseau, un groupe de start-up, d’entreprises et de Hautes Ecoles suisses engagées pour l’entrepreneuriat et l’innovation. Journaliste, il fut notamment rédacteur en chef adjoint à la Radio suisse romande, puis rédacteur en chef de La Télé, avant de devenir journaliste indépendant. Il collabore notamment avec le journal Le Temps. En 2015, il publie « Le prochain Google sera suisse (à dix conditions) », aux éditions Slatkine.

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